« J’aime faire table rase et relancer les dés à chaque création »

Formée initialement à la musique puis à la danse hip-hop en autodidacte, Jann Gallois développe une écriture singulière à la croisée de la danse urbaine et de la danse contemporaine. S’affranchissant des codes du hip-hop très tôt dans son travail, la danseuse et chorégraphe profite de chaque nouvelle création pour faire table rase et rebattre les cartes de sa recherche chorégraphique. Après un premier cycle de sept pièces aujourd’hui réunies sous la dénomination  Conditions humaines, son nouveau solo Ineffable inaugure un nouveau cycle de créations tourné vers la spiritualité.

Dans cet entretien, Jann Gallois partage le cheminement de ses processus de création et son regard sur la place de la danse hip-hop aujourd’hui dans le paysage de la danse institutionnalisée en France.


Quelle est la genèse de cette création ? 

Ineffable est un solo qui marque mon entrée dans un nouveau cycle de créations autour de la spiritualité au XXIe siècle et qui fera aussi l’objet d’un certain nombre de pièces comme pour le premier cycle sur les conditions humaines (de P=mg en 2013 à Samsara en 2019.) Ces prochaines créations vont suivre la même méthodologie, à savoir commencer par un solo, suivi d’un duo, etc. Avec cette pièce d’ouverture, je souhaitais aborder la question de la spiritualité de manière à la fois intime et universelle en proposant un voyage musical à travers différentes musiques sacrées issues de cultures, de traditions et d’époques différentes. Je propose un va-et-vient entre les musiques que je joue en live et les musiques diffusées en bande son qui me permettent de lâcher un temps les différents instruments qui m’accompagnent pour laisser parler le corps.

D’où vient votre intérêt pour le Wadaiko ? Quels potentiels chorégraphiques avez-vous pressenti dans cet instrument traditionnel japonais ?

J’ai découvert l’art du Wadaiko lors d’un voyage au Japon il y a quelques années, la puissance de ces percussions et leur sonorité si particulière ont provoqué en moi un profond sentiment de paix, et depuis je n’ai jamais cessé de pratiquer. Les taikos ont une place tout à fait particulière dans le spectacle car ce sont des percussions qui nécessitent une force de frappe importante, et donc une grande amplitude de mouvement, ce qui rend cet art aussi beau à regarder qu’à écouter.

Ineffable est votre 10e création. Quelle est l’essence de votre recherche chorégraphique ?

Je pense qu’il y a inévitablement un fil rouge qui unit chacune de mes créations. Je reste vigilante à ne pas tomber dans le piège du "vouloir plaire à tout prix" mais au contraire à défendre et maintenir une authenticité dans chacun des aspects de ma vie et donc dans chacune de mes créations aussi. Quitte à perdre une partie du public pour qui certains choix paraîtront peut-être inappropriés, choquants ou naïfs, je préfère prendre ce risque et rester intègre avec ce qui m’anime intérieurement. J’aime questionner les évidences en renouvelant les propositions, les angles de vues et les concepts. Je ressens encore le besoin de me redécouvrir sur chaque création, et me promener dans des zones inconnues en est un moyen. Bien que ce soit parfois fatigant et terrifiant, j’aime faire table rase et relancer les dés à chaque création, m’exposer à de nouveaux challenges et remettre en questions les évidences acquises sur les créations antérieures. L’imprévisibilité est l’une des caractéristiques indispensables à une surprise réussie. En tant qu’artiste, si l’on aspire à marquer les esprits pour y laisser un message, alors on se doit d’aller là où l’on nous y attend le moins. De manière générale, toutes mes créations reflètent ma quête de sens effrénée. Ma fascination et mon aversion pour ce potentiel de perfection et de cruauté que l’homme porte en lui. Mon besoin de crier qu’un monde meilleur est possible mais que rien ne pourra changer tant qu’un minimum d’effort collectif ne sera pas fourni. Il en va de la responsabilité de chacun et je suis intimement convaincue que la place des artistes est aujourd’hui plus que cruciale pour aider à éveiller les consciences. Ainsi, la question chorégraphique à proprement parler n’est pas centrale dans mon travail : je conçois ma recherche chorégraphique simplement comme un moyen tout à fait singulier, un langage universel, une peau me permettant de refléter et partager des réflexions sur ce que signifie véritablement être "humain".

Vous occupez une place singulière dans le paysage de la danse en France : vous revendiquez votre filiation avec la danse hip-hop, vous travaillez avec des danseurs "contemporains", votre écriture hybride plusieurs langages chorégraphiques, vos pièces sont présentées dans plusieurs circuits estampillés à la fois danse contemporaine et danse hip-hop… En France on aime bien les catégories… même en danse. Comment expliquez-vous que seulement une poignée de chorégraphes arrive à circuler sur des scènes de danse contemporaine où la danse hip-hop est généralement absente ?

Effectivement la France est très attachée aux catégories… Ce qui d’un côté est certainement l’une des causes contribuant à sa grande richesse culturelle mais d’un autre côté aussi source d’une forme de cloisonnement artistique. La danse hip-hop a longtemps été vue comme une danse juvénile, pleine de créativité et d’énergie, certes, mais malheureusement souvent considérée comme une forme d’expression artistique "naïve" ou "qui manque de fond". Heureusement, les choses ont aujourd’hui évolué bien qu’il reste encore un long chemin à parcourir avant que la danse hip-hop puisse recevoir autant de considération que la danse contemporaine auprès des institutions. Mon parcours est je pense un témoin de cette évolution positive et un signe d’une véritable ouverture d’esprit de la part des directeurs de scènes labellisées. J’espère que beaucoup d’autres chorégraphes pourront suivre le même chemin. Aussi, il est important pour moi de préciser ici que je viens effectivement de la danse hip hop sur laquelle est fondée la totalité de ma technique mais que mon travail de recherche m’a progressivement guidée vers un tout autre univers assez éloigné des codes du hip-hop. Je m’efforce de toujours suivre mes intuitions sans peur ni jugement et je ne me suis jamais dit consciemment « Maintenant, je veux faire de la danse contemporaine », mais mon travail s’y est dirigé naturellement. Je ne peux donc pas qualifier mes spectacles de « créations hip-hop », je développe ma propre danse, tout simplement.

Extrait des propos recueillis par Wilson Le Personnic sur MaCulture lire l'entretien intégral