Le duo de danseurs Lotus Eddé Khouri et Christophe Macé explore dans leurs chorégraphies "Boomerang" et "Believe" le fragile équilibre de nos vies sur des chansons connues de tous...

Lotus Eddé Khouri et Christophe Macé développent depuis déjà plusieurs années une recherche nourrie par leurs pratiques respectives : la danse et la sculpture. Ensemble, le duo Structure-Couple explore la relation entre leurs médiums à travers une série de « miniatures chorégraphiques » en collaboration avec le musicien et compositeur Jean-Luc Guionnet. Aujourd’hui présentées dans un double programme, leurs pièces Boomerang (2017) et Believe (2022) permettent de mettre en perspective le cheminement de leur travail autour des motifs du pas et de la marche. Dans cet entretien, Lotus Eddé Khouri, Christophe Macé et Jean-Luc Guionnet reviennent sur les enjeux de leur collaboration et sur les processus de création de Boomerang et de Believe. 


« Marcher du même pas, en compagnons »

Vous avez co-fondé Structure-Couple en 2014 et vous avez créé plusieurs pièces ensemble. Pourriez-vous revenir sur votre rencontre artistique et partager les grandes réflexions qui circulent à travers votre binôme ?

Christophe Macé : Quand on s’est rencontré pour travailler ensemble, chacun proposait à l’autre des items de sa propre pratique (danse et sculpture), mais à minima, c'est-à-dire dans la « réduction » d’un savoir-faire, et surtout sans finalité projetée. Avec une pauvreté de moyens et dans une très grande liberté, on passait des heures à se mettre dans un état d’improvisation continue. La plupart du temps Lotus filmait des mini protocoles d’action que nous faisions ensemble et elle les juxtaposait avec des musiques extrêmement différentes, pendant que je réalisais tout un tas de « sculptures express » qui étaient comme une écriture automatique d’assemblages et de formes. Chacun explorait la notion de montage avec ses propres matériaux. Et parfois, on décidait de faire quelque chose ensemble à partir de ce qu’on avait mis en place. C’est dans ces moments-là que la danse, c'est-à-dire notre manière d’investir cette action ensemble, est devenue le mode commun, et véritablement « notre matière » commune.

Lotus Eddé Khouri : Cette danse, c’est le mouvement de notre relation, l’état qui peut nous « mettre en danse » ensemble et que nous ré-interrogeons dans chaque pièce depuis neuf ans. Notre première danse s’est trouvée ainsi, face à face sur deux parpaings séparés par un feu de lumière de fluos, avec pour simple partition de se baisser et de se relever au même rythme et le plus lentement possible, sur un morceau de rap mis en boucle, jusqu’à n’en plus pouvoir : un slow à notre façon (Cosy, 2014). Cette lenteur extrême, associée à la pauvreté d’une action et à sa répétition et au glissando descendant de ce morceau, a constitué une expérience fondamentale, voire initiatique. Associé à Structure-couple, il y a également Jean-Luc Guionnet, musicien et compositeur qui est à l’origine de notre rencontre en 2014. Suite à notre engouement pour la répétition et la ténacité à vouloir creuser une même action, il nous a proposé le « remix » musical comme possible variation perpétuelle. Chaque pièce se constitue tel un système matriciel qui advient de la fusion de plusieurs éléments : un mode de mouvement (la lenteur, la vibration…) lié à une aire physique réduite (un socle à danser) qui lui-même détermine une motricité particulière (sur place, en aller retour, sur des chaises…), parfois une contrainte supplémentaire extérieure (chaussures instables), et le tout en regard d’un tube musical remixé (bouclé, recomposé). En misant sur la durée pour que ce système exprime tout son spectre, avec ses failles, ses élans et ses limites ; tout cela faisant partie intrinsèque de la composition chorégraphique et musicale.


Vous avez créé Boomerang en 2017. Pourriez-vous revenir sur l'histoire et les principes de cette pièce ?

Christophe Macé : Nous travaillons sur le même principe que le marcottage (en jardinerie, il s'agit d’une méthode de multiplication qui consiste à choisir une tige de la plante mère, à la dépouiller de ses feuilles et d'en enterrer une partie afin que celle-ci produise de nouvelles racines, ndlr). Lors de nos processus, on explore de nombreuses pistes qui ne serviront pas forcément pour ce que nous croyons être en train de faire, mais qui seront sans doute réutilisées dans d’autres projets à venir. Et Boomerang est une pièce qui a accumulée les couches et le hasard des occurrences pour devenir ce qu’elle est ! Nous avons commencé le processus sur l’envie de travailler le pas et la marche et au fur et à mesure des expérimentations des éléments sont venus orienter la recherche : nous avons fait le choix d’avoir comme surface de danse deux planches en bois de deux mètres de long posées côte à côte et de porter des socques en bois absolument instables (que nous avions faites un an auparavant pour un autre projet). Enfin, suite à une représentation dans l’église St Merry, nos planches posées au sol se sont transformées en deux promontoires, propices à la chute. La pièce, au final, est comme un panorama de contraintes et petits arrangements avec le danger, et c’est peut-être à l’image de ce que peut produire l’évocation du couple portée par la chanson de Gainsbourg qu’on utilise et remix dans la pièce.

Lotus Eddé Khouri : C’est aussi la première fois où nous avons défini et échangé un répertoire de gestes afin de creuser une différence ou au contraire affiner un unisson. La structure de la pièce est une grande boucle construite dans un mouvement de crescendo La première boucle est une exposition du thème puis dans la deuxième boucle apparaît des micros variations, à peine visibles, qui s’étoffent dans la troisième. La quatrième commence à dérailler, la cinquième se contient, se tend, la sixième expose ses failles, la septième nous met en transe. Et enfin, pour boucler la boucle, la dernière retrouve le rythme initial… Dans notre dernière pièce Believe, ce même schéma est réapparu lors du processus de création. C’est pourquoi nous présentons aujourd’hui ces deux pièces dans un double programme : elles sont constituées de manière semblable, et pourtant elles sont totalement différentes. Le pas et la marche, c’est ce qui relie Boomerang à Believe, et finalement toutes nos pièces : sur place, en tournant en rond, en aller-retour…. l’enjeu de notre « Structure-Couple » pourrait tenir dans cette seule phrase de Robert Bresson : « marcher du même pas, en compagnons ».


Pourriez-vous revenir sur la genèse de votre création Believe ?

Christophe Macé : Believe est apparue dans un moment très particulier puisque le début de sa création a coïncidé avec la levée du premier confinement en juin 2020. Avant ce moment-là, juste avant le Covid, nous étions arrivés à une sorte de seuil, ou d’impasse, dans notre travail. Cette période incroyable, son trouble, mais aussi le temps de réflexion qu’elle a engendré, nous a permis de nous remettre en selle et de continuer notre recherche via un autre chemin. Nous avons d’abord passé beaucoup de temps à discuter avant de nous remettre à bouger. C’était un travail fondamental de mise au point, de changement de méthode, de re-saisissement de nos fondamentaux, etc. Il fallait pouvoir re-nommer et re-dessiner le désir d’un commun. On a eu besoin de juste retrouver le plaisir de danser et de se lâcher, comme on le ferait dans n’importe quelle soirée festive. Et très vite nous avons eu aussi besoin de contrarier cette apparente liberté solitaire en lui appliquant la contrainte commune de « faire vraiment », mais en retenant au maximum, en veillant à ne pas être dans une « expression ». C’est de là qu’est venue cette agitation extrêmement ténue et tenue. Ensuite, et jusqu’au bout, la pièce s’est montée assez simplement et dans une sorte d’évidence. Le plus gros du travail a été de maintenir cette évidence, et de résister à tout ce qui pouvait nous en écarter.

Lotus Eddé Khouri : Dans Believe, peut-être avons-nous trouvé « notre » danse : celle qui peut s’exprimer chez l’un et chez l’autre le plus librement en étant à la fois commune. C’est un condensé de tout ce que nous avons cheminé auparavant.


Jean-Luc Guionnet, vous collaborez avec Lotus et Christophe depuis de nombreuses années. Comment se caractérise votre recherche dans les créations de Structure-couple ?

Jean-Luc Guionnet : Mon rôle dans Structure-couple est de composer des remix de chansons, ou de musiques ayant, pour nous au moins, la forme d'une chanson. Les unes comme les autres ayant en outre le rôle d'un tube dans notre sens commun : un air connu, une chanson entendue à la radio, une mélodie dont la familiarité est plus ou moins mystérieuse mais bien-là. Nous sommes tous les trois absolument conscients des problèmes que soulèvent toutes ces drôles de catégories : tube, mélodie familière, air connu… mais nous savons aussi qu'ils alimentent les tensions qui nous plaisent dans le résultat musical. Et chacun de nous impose aux deux autres d'aimer la chanson en question sans arrière pensée, ni intérêt détourné comme pourrait l'être un intérêt sociologique ou politique. Non, nous aimons nos choix au premier degré et sans l'ombre d'une ironie. Il s'agit donc de remix, mot pris à la lettre. La chanson est déconstruite, analysée, écoutée, réécoutée, et encore, coupée en petits bouts, mots à mots, notes à notes, redécoupée (d'autres nomme cette pratique chopped and screwed) et recollée autrement, etc. Il s'agit alors de recomposer la chanson à partir de cette dissection, quitte à finir par voir le monde entier dans une petite chanson, le cosmos dans un tube. Une sorte d’alchimie vécue. Nous déplaçons le hit, et il nous déplace ... le résultat nous appartient, à lui et à nous, c'est-à-dire à personne.

Christophe Macé : En amont du travail de Jean-Luc, on cherche avec Lotus la nécessité de notre geste. Ce processus passe par l’écoute d’une musique qui peut faire émerger des désirs de faire, mais il faut surtout que ce geste tienne aussi dans le silence ! C’est seulement quand on tient un rapport - celui d’une évidence entre un mouvement et une musique - que l’on peut commencer le travail avec Jean-Luc. D’une manière générale, il suit ses propres pistes (qui explorent ses problématiques musicales), et parfois avec des indications qui émanent de notre propre orientation pour la pièce sur laquelle nous travaillons. À partir de tous les matériaux que Jean-Luc nous partage, on écoute, on sélectionne, on ordonne. Mais surtout on cherche à affiner notre rapport initial en incorporant les richesses issues de ses découvertes. On fait beaucoup d’aller-retours entre nous jusqu’à ce que l’émulsion se stabilise. Parfois aussi on le freine un peu, car nous ne voulons pas illustrer une musique : on doit vraiment chercher à trois comment inventer des frottements, des densités entre le son et le geste, plus que des obédiences de part et d’autre.


Lotus, Christophe, pourriez-vous revenir sur le processus de Believe ? Pour cette pièce, vous avez travaillé à partir de The Cold Song de Klaus Nomi. Comment votre intérêt s’est-il focalisé sur cette chanson en particulier ? 

Christophe Macé : Believe résulte d’une envie de retrouver le geste comme matière initiale de travail. Lors de nos derniers processus, la musique avait pris le dessus sur l’écriture du geste et nous souhaitions retrouver le corps comme le point d’origine fondamental autour duquel devaient graviter les autres éléments. Lors des premiers laboratoires de recherche avec Lotus, nous avons donc expérimenté en écoutant différentes sortes de musiques de manière aléatoires. Puis l’écoute de Klaus Nomi a immédiatement exacerbé notre connexion et transformé notre danse dans une forme de  traversée métaphysique.

Lotus Eddé Khouri : Cette « vibration » apparue lors de l’écoute de Klaus Nomi est survenue dans un premier temps sur un tube de Donna Summer ! Sauf que cette première rencontre, entre danse et musique, collait trop bien l’une à l’autre, ne permettait aucune surprise et finissait par devenir ennuyante pour nous. La chanson The Cold song de Klaus Nomi était déjà dans notre valise, en attente, comme tube potentiel à explorer. Lorsque nous avons eu l’intuition de la superposer à cette danse que nous avions commencé à mettre en forme, on s’est rendu compte que la musique augmentait immédiatement son intensité et et décuplait notre liberté, en permettant de mettre le focus sur d’infimes détails.


Pour la première fois, votre danse n’est plus juchée sur un podium, mais au cœur d’un socle de lumière. Pourriez-vous revenir sur ce changement et comment il a bouleversé votre rapport à l’espace de votre danse ?

Lotus Eddé Khouri : Ce fut un long débat. C’est Christophe qui a senti en premier la nécessité de ne rien ajouter. La lumière avait déjà pris ce rôle sculptural. Il a eu l’intuition que toute construction serait superflue et nous détournerait de la force de cette pièce. Et puis, il y avait un besoin de liberté : ne pas s’astreindre toujours au même protocole. Il fallait avancer en se déchargeant encore.

Christophe Macé : En fait, ce n’est pas un abandon. C’est plutôt une manière moins littérale de nous faire un sol, en radicalisant la présence physique de la lumière, si forte que la scène s’y matérialise.



Propos recueillis par Wilson Le Personnic, publié sur 
MaCulture